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Sam Taylor remonta sans se presser l’allée fleurie qui embaumait le magnolia et la violette. Arrivé au pied de la maison, il leva les yeux et la contempla sous la lueur nacrée des réverbères. C’était assurément une bien jolie maison, un peu à l’européenne, avec sa marquise de fer forgé et de verre dépoli, sa large façade pimpante et ses volets fraîchement peints.
Il mit sa main en porte voix et imita grossièrement le cri de la chouette –même étant gosse, il n’avait jamais été très fort à ce jeu. Puis il enleva son chapeau et alluma une cigarette, en frottant négligemment l’allumette sur le bord d’une jardinière. Les entrevues avec le maire le rendaient toujours légèrement nerveux. Pourtant, il ne savait plus depuis combien d’années il le connaissait. Aussi loin que portait sa mémoire, il pouvait se rappeler avoir rendu des services à Dirty Big Bill.
Il avait rossé un nombre incalculable de fois ceux qui l’insultaient, ou lui lançaient des pierres. Il lui avait procuré ses premières cigarettes, ses premières bouteilles d’alcool, ses premières revues pour adultes... Il y avait même eu cette soirée où Big Bill avait vidé une demi-bouteille de gnôle de contrebande et où Sam avait dû le ramener sur son dos jusque chez lui. Un sacré mauvais souvenir, considérant le gabarit du bonhomme. Sam lui avait également obtenu son premier vrai rendez-vous, avec une des filles Gibbons, une gamine farouche au visage constellé de taches de rousseur et aux membres épais comme des pattes d’oiseau. Une réussite, sachant que Bill l’avait épousée quelques mois plus tard...
Ensuite, il y avait eu les campagnes électorales, depuis la présidence de la classe de lycée jusqu’à la mairie de la ville, avec leurs manoeuvres douteuses et leurs intimidations. A chaque fois, Sam avait été en première ligne, n’hésitant jamais à salir ses mains ni sa conscience. Big Bill avait fini par gagner, et pour tout le monde il était devenu « maire Till » ou « monsieur le maire ». On s’était mis à l’inviter à des tas de soirées, de réceptions, d’inaugurations... les femmes elles-mêmes l’avaient regardé différemment, et il avait pu avoir des maîtresses.
C’est à ce moment là que l’investissement que Sam avait fait sur ce gros salopard –c’est ainsi que depuis toujours il l’appelait en son for intérieur- avait commencé à devenir rentable. Il était passé du statut de simple brute à celui de « bras droit du maire Till », et la crainte avec laquelle on le regardait habituellement s’était teintée de respect.
Sam était probablement le seul à tout savoir sur Dirty Big Bill, et l’un des rares à pouvoir se rendre compte à quel point ce surnom était mérité. Leur association n’avait rien à voir avec de l’amitié ou même de la sympathie. C’était le résultat d’une convergence d’intérêts, rien de plus : chacun savait profiter au maximum de ce que l’autre pouvait lui apporter.
La lumière s’alluma au rez-de-chaussée. Sam balança sa cigarette dans un buisson et cracha la fumée en l’air pour la dissiper. La porte d’entrée s’entrouvrit et un Big Bill passablement échevelé apparut dans la lumière crue du couloir. Sa main droite était ostensiblement enfoncée dans la poche d’une robe de chambre satinée qui faisait ressortir les plis de son ventre –un truc de nouveau riche vert émeraude absolument ridicule-, mais Sam ne s’en formalisa pas. Il savait que Bill portait sur lui un petit automatique à toute heure du jour et de la nuit.
− Nom de Dieu, Sam ! dit Bill d’une voix basse et enrouée. Qu’est-ce que tu fous chez moi à une heure pareille ? Martha, les enfants et moi on est couchés depuis un bout de temps, comme tous les gens honnêtes ! J’espère que tu as une bonne raison parce que là, franchement ! Bon... reste pas là, je te paie une bière. J’arrivais pas à dormir, de toute façon.
Sam regarda machinalement dans la rue, puis il suivit son patron dans le couloir tapissé de fleurs orange. Une fois dans la cuisine, le maire alluma le néon et referma doucement la porte derrière eux. Sa femme et ses deux filles étaient bien les seules personnes au monde qu’il traitât avec une considération sincère. D’ailleurs, c’était en bonne partie à cause de cela que Sam n’arrivait pas à le haïr tout à fait. Il y avait peut-être aussi toutes ces années passées ensemble, ces secrets partagés qui jusqu’à présent les avaient liés aussi solidement que du ciment...
Bill sortit deux bières du réfrigérateur en les tenant d’une main et se permit de les décapsuler sur le bord de l’évier, car Martha n’était pas dans les parages. Elle dirigeait sa maison d’une main de fer et ne tolérait pas le moindre écart quant à l’entretien du mobilier.