Mais l’homme n’écoutait plus Caddy. Il était entré dans son propre tunnel. Un tunnel différent du puits de ténèbres où le cadavre pouvait les entraîner tous les deux, mais presque aussi effrayant en un certain sens. Le tunnel de Dirty Big Bill était pavé de rancoeurs et de frustrations mâchées et remâchées depuis des lustres. Celui qui l’empruntait jusqu’au bout allait droit à la folie, à coup sûr.
Caddy tourna les talons et sortit sans un mot de plus. Le maire ne ferait rien. La seule idée qu’un « homme de couleur » -désormais il utiliserait cette formule, car elle lui semblait plus digne- flottait dans sa juridiction suffisait à le rendre malade. Dire que ce trouillard avait été élu maire ! C’était l’une des plus mauvaises blagues que Caddy avait jamais entendues, et une raison de plus d’habiter dans le marais, loin de la ville.
Il déboucha sur le pallier du bâtiment et s’arrêta un instant pour profiter de l’ombre et rouler une cigarette. Un vieux camion bâché vint stationner de l’autre côté de la place, ronronnant comme un chat alangui. Un halo de fumée bleue montait de son échappement. Des voix de femme, du genre un peu vulgaire, sortaient de sous un porche. Caddy souffla une bouffée dans l’air épais, rassembla son courage et descendit les marches une à une. La chaleur s’abattit sur lui en bourdonnant comme une nuée de mouches.
Il était arrivé hors de la ville, quand le camion qu’il avait remarqué devant la mairie ralentit à ses côtés en faisant grincer ses roues. Le conducteur, un homme au cou de taureau portant les cheveux coupés en brosse, se pencha par la fenêtre ouverte et l’interpella.
− Montez, grand père, dit-il en poussant sa voix pour passer au-dessus du vacarme infernal du moteur. Il ne fait pas bon marcher par ce temps là, on va vous laisser à l’embranchement de la ferme Taylor...
Le camion s’arrêta en grinçant de plus belle. Caddy hésita un instant, car il était méfiant de nature, mais ses articulations ne lui laissaient aucun répit, alors il finit par accepter.
− C’est pas de refus, mon gars, à mon âge...
Caddy fit le tour du camion par derrière –une précaution que son père lui avait apprise dont il n’avait jamais saisi le sens- et vit le visage impassible du conducteur dans le rétroviseur. La porte s’ouvrit du côté passager et un homme jeune et plutôt mince sauta dans la poussière.
− ‘jour, m’sieur Caddy, marmonna-t-il sous son chapeau.
− Tiens, je te connais, toi... tu es... un fils Caldwell, c’est ça.
Caddy monta sur le marchepied crasseux et s’assit sur le siège de similicuir brûlant. Le chauffeur monta le volume de la radio, passa une vitesse et le camion démarra poussivement, tandis que le fils Caldwell s’asseyait à son tour et refermait la portière.
Un air de Gospel commença bientôt, et le chauffeur se mit à pianoter sur son volant d’un air réjoui.
− Y’a pas à dire, ils sont doués pour la musique, ces nègres. Plus doués que pour le boulot, non ?
− Oui, c’est possible, répondit Caddy par pure politesse. Peut-être aussi que si on les payait... moi, en tout cas, je sais pas si j’aimerais bosser pour si peu. Vous savez, comme dans cette vieille chanson : « C’est-y pas dur, dur d’être un nègre ? Car tu peux jamais toucher l’argent qui t’est dû ! »
Le chauffeur quitta la route des yeux un bref instant pour regarder Caddy. Il avait l’air d’être aux anges, comme si tout pour lui devenait plus facile. L’autre restait caché sous son chapeau, silencieux.
− Vous les aimez bien, pas vrai ?
− Qui donc ?
− Les nègres, pardi. On m’a dit que vous étiez un de leurs copains.
Caddy eut un léger sursaut et sa salive reflua dans sa bouche.