Un peu après, le chauffeur écrasa le frein en grimaçant et le camion ralentit en tanguant de droite et de gauche, comme s’il ne devait jamais s’arrêter.
− Faudrait pas que quelqu’un traverse devant nous ! Dit le chauffeur qui semblait prendre plaisir à ce manège. Pas vrai, grand-père ? C’est bon, vous allez pouvoir descendre, on est arrivés. Venez donc de mon côté, je crois que mon collègue s’est endormi.
Il ouvrit la portière d’un coup d’épaule et se laissa glisser à l’extérieur. Quand il toucha le sol, seule sa tête était encore visible. Il se tourna alors vers Caddy et lui tendit la main, en arborant une grimace qu’il devait croire propre à inspirer confiance mais qui aurait collé des frissons au plus endurci. Caddy passa derrière l’énorme volant en glissant sur ses fesses. Ensuite il se laissa tomber sur le marchepied, puis sur le sol. Ses rhumatismes le lui firent payer par une décharge qui remonta jusque dans ses reins, mais au moins il n’avait pas saisi cette main tendue.
Il remonta les manches de sa chemise et remodela les bords de son chapeau pour se donner une contenance, mais il pouvait sentir son coeur battre jusque dans son crâne.
− Merci bien, mon gars, dit-il d’une voix mal assurée, tu m’as rendu un fier service.
L’homme mit ses mains sur ses hanches et le couva étrangement du regard.
− Pas de quoi, grand-père, dit-il après s’être raclé la gorge. Bon, c’est pas le tout, mais on a du travail qui nous attend... vous savez ce que c’est.
Caddy crut un instant qu’il allait pouvoir repartir sans encombre. Il soulevait l’avant de son chapeau pour le saluer et s’apprêtait à le contourner, quand l’homme l’interpella.
− Et n’oubliez pas de dire bonjour de ma part à vos amis !
− De qui parlez-vous, jeune homme ?
− Des nègres, pardi ! Vous n’arrêtez pas de les défendre... ces pauvres nègres par ci, ces pauvres nègres par là ! On dirait presque que vous regrettez d’être né blanc.
− Vous savez, c’est...
− Remarquez, je ne vous en veux pas, grand-père, il en faut pour tous les goûts... non, ce qui me chiffonne, c’est quand des pauvres types comme vous se mêlent de problèmes qui ne les regardent pas, comme les nègres qui sont dans le marais, par exemple.
Caddy eut l’impression de fondre dans ses vêtements. L’homme le dominait de toute sa stature, et ses muscles lourds tendaient le tissu de sa chemise. Caddy ferma les yeux pour ne plus le voir et récita intérieurement une prière. Mais les coups se mirent à pleuvoir régulièrement sur lui, allumant sous ses paupières de grandes taches lumineuses et projetant dans son crâne des ondes plus sonores que des pétards de fête foraine.
Ses jambes fléchirent, son corps s’affaissa. Les coups cessèrent et il se rendit compte qu’on l’agrippait par le col. L’homme le traînait sur l’asphalte en soufflant comme un boeuf. Même pour un gaillard comme lui, tirer un corps par une chaleur pareille n’était pas une partie de plaisir. Quelques secondes passèrent et Caddy roula dans le fossé, puis son chapeau se posa sur la poitrine.
Il écouta le bruit du camion qui repartait pesamment, peu à peu supplanté par le chant stridulant des grillons. Il se sentait étonnamment détendu, presque serein, sans la moindre trace de peur en lui. Il considérait la douleur qui irradiait en plusieurs endroits de son corps avec un calme proche de la sérénité. Lui qui tout au long de sa vie s’était appliqué à éviter les ennuis, se trouvait dedans jusqu’au cou, et il ne s’en souciait guère !
Il s’évanouit et reprit conscience à plusieurs reprises, notant à chaque fois l’avancement du jour à des variations presque imperceptibles : qualité de la lumière filtrant sous ses paupières, diffusion des sons, humidité de l’air...