Caddy leva brièvement les yeux et vit la lourde procession des nuages qui se bousculaient, cherchant la meilleure place pour déverser leurs trombes. Il lâcha un juron et décida qu’il était grand temps de presser le mouvement. Il ramena la canne à lui, enroula un peu de fil autour de son index et le tendit jusqu’à l’amener à la limite de la rupture. Si la chose qui était au bout devait lâcher, ce serait maintenant ou jamais...
Elle céda en effet, de la largeur d’une main. Caddy, à qui le fil de nylon transmettait des impulsions comme l’aurait fait le fil d’un téléphone, crut la sentir jusque dans son bras qui se déplaçait sur le fond spongieux. Il tira de nouveau et gagna encore un peu de distance. Mais quoique cela put être, c’était trop gros pour être ainsi ramené sur la berge. Il fallait changer de méthode.
Il libéra son index rouge et gonflé, sortit son couteau et entreprit de tailler une branche de cyprès assez longue et épaisse pour servir de gaffe. Quand il eut terminé, il l’élagua grossièrement, laissant juste dépasser quelques rameaux à son extrémité, et la plongea dans l’onde bourbeuse. Il dut peiner un long moment avant d’accrocher fermement la chose et de l’amener à se rapprocher de façon significative. Elle le fit presque brusquement, malgré l’épaisseur de la masse liquide, comme si elle avait accepté de ne plus retomber sur elle-même, pour rouler sur le côté. Il y eut un court bouillonnement à la surface, suivi de près par un lent brouillard sous-marin couleur de brique.
Dès que le nuage de limon fut retombé, Caddy remarqua les motifs du tissu, plutôt ordinaires : de larges carreaux noirs et blancs, identiques à ceux qu’on utilisait pour les chemises de travail. Une chemise pleine de boue, c’était ça. Quelqu’un l’avait perdue dans l’eau, et avait négligé de la repêcher. Probablement quelqu’un de très pressé, ou qui vivait au-dessus de ses moyens. Ou bien une bourrasque avait emporté la chemise et l’avait lancée dans les flots... c’était ça... c’était forcément quelque chose comme ça.
« Il y a tellement de trous dans le marais où on peut balancer un cadavre... »
Sa main s’était mise à trembler sans qu’il s’en rende compte. Sa salive s’était figée dans sa bouche.
Des pensées étrangères se mirent à éclore en lui de façon automatique. Des pensées de brute sans intelligence.
« Y’a personne dedans, c’est sûr. Il serait bouffé par les alligators, à cette heure. Tu parles, un corps flottant comme ça, sans défense. Ils auraient tôt fait de le renifler... un grand mâle de cinq mètres pourrait bien s’y attaquer, avec sa mâchoire puante en forme de vague... ou même plusieurs mâles, car ils adorent aller en bande, comme tous ces salauds ! »
Caddy tira un coup sec sur la branche pour la ramener à la surface et décrocher son hameçon, sans s’imaginer un instant qu’elle allait de nouveau accrocher la chemise –ainsi que la chose inconcevable qui « était » dans la chemise- et que les carreaux noirs et blancs allaient se mettre à pivoter. Il observa froidement leur mouvement, et comprit à sa régularité que le tissu était tendu sur une forme solide et compacte. Il ne flottait pas au hasard des impulsions d’une masse indistincte, changeante. Il contenait quelque chose. On pouvait même supposer que la chemise avait contenu quelque chose AVANT DE TOMBER DANS L’EAU.
Et qu’avait-elle bien pu contenir d’autre que le corps d’un homme ?
Mais un homme ne pouvait pas vivre sous l’eau, évidemment. En tout cas, pas aussi longtemps.
C’était donc qu’il devait être, forcément...
Caddy ne pensait pas vraiment, il subissait plutôt la marche inexorable de pensées dépassant sa volonté. Il passait de l’une à l’autre comme un vieux train de marchandise, chahuté par des aiguillages, passe d’un rail à l’autre.
Mais il se refusait à entrer dans ce tunnel obscur dont l’embouchure glacée s’ouvrait au bout de la voie... pousser le raisonnement, c’était forcément admettre que quelqu’un...
Il sentit son sang se glacer dans ses veines.
« Il y a tellement de trous dans le marais... »
Le vent tournait à la tempête. Ses rafales de plein fouet cinglaient les arbres, enfonçaient les nuages et brassaient d’énormes colonnes d’air qui frappaient le marais en rugissant. Tout semblait vouloir se tasser, se recroqueviller pour échapper à son inexplicable fureur.