Caddy laissa tomber sa canne et frissonna encore, d’une bien mauvaise façon.
« Je vais finir par être malade, si je reste là », se dit-il dans un sourire sans fondement qui découvrit ses dents jaunâtres.
« Il vaudrait mieux rentrer, personne ne reste jamais dehors par un temps pareil, à part ceux qui sont... enfin, ceux qui s’en fichent bien... »
Mais le pire devait encore arriver.
La chose qui se trouvait dans la chemise avait continué son travail de rotation, certes plus lentement, mais tout aussi sûrement, pendant que Caddy remâchait stupidement des idées sans suite. Une autre chose était alors apparue, pas franchement différente de la première car tournant de la même manière, avec un peu plus de légèreté peut-être. Une chose très sombre –Cela il le voyait très nettement, bien que la surface de l’eau se fut transformée en un million de morceaux de verre-, quasiment aussi noire que les carreaux de la chemise, quoique d’une nuance différente.
C’était fascinant, le manège ralenti de ces deux formes, au regard du désordre hystérique qui se déchaînait désormais hors de l’eau. Cela rappela Caddy aux « roue de la fortune » des foires de village, qu’il avait observées avec tant d’avidité étant petit, goûtant particulièrement l’instant où elles perdaient de l’élan avant de se fixer pour de bon et décider ainsi du sort des braves gens qui avaient misé. L’espace d’une seconde, il se trouva transporté des dizaines d’années en arrière, parmi les odeurs de cigare et de sucre de canne, le son nasillard des banjos et les voix profondes des hommes enivrés. C’était un don qu’il avait, de pouvoir entrer en lui-même lorsque la réalité devenait trop ennuyeuse, ou trop... terrifiante.
Mais là, cela ne fonctionnait qu’à demi. Il continuait de voir se qui se passait, de regarder dans les flots horribles avec une intensité brûlante.
La rotation s’arrêta brutalement, causant un nouveau remous, un nouveau brouillard de limon. Caddy se dit dans un songe qu’avec cette saleté de temps, le limon allait venir de partout et envelopper ces formes pour un bon moment. Que le cauchemar serait enfin fini, qu’il pourrait s’arracher à leur contemplation hébétée... mais un bourrelet d’eau limpide, poussé par les bourrasques, l’aspira aussitôt.
Des vents haineux déchiraient les nuages venus du nord, les cyprès s’agitaient en glapissant comme des chiens battus. L’air malsain du marais était saturé de clameurs.
Soudain, Caddy vit les yeux, et il comprit qu’il n’avait plus alors la moindre chance de s’en sortir : deux globes délavés passant comme un éclair, dénués d’expression et de vie, mais donnant à la chose l'apparence de la vie. En homme civilisé qui découvre en face de lui son congénère, Caddy faillit faire un signe de la main. Mais son bras retomba et il sentit la honte le submerger.
L’homme était mort, il ne pouvait lui répondre. Il se balançait dans les eaux infectes.
« ...balancer un cadavre... »
« Je vois un cadavre qui se balance », pensa Caddy encore plus stupidement. « Dis donc, on croirait qu’il a fait exprès de m’effrayer, qu’il voulait me faire une très mauvaise farce. Ce n’est vraiment pas chic de sa part... »
Caddy posa sa canne et commença à reculer dans un tourbillon de lichens et de brindilles. Il tremblait encore plus qu’une pouliche qui vient de naître.
La pluie arriva comme une explosion.
Les nuages avaient ouvert leurs entrailles et déversaient sur ses cheveux, sur ses épaules, le long de son dos et de ses jambes torses, noueuses, de longues gerbes tièdes.
Caddy ramena sur son front une mèche décolorée, ruisselante et courba la nuque, comme un employé timide quittant son patron après un entretien. Il avait tellement peur que le cadavre s’accroupisse dans les eaux tumultueuses –les relents liquides de la tempête battant négligemment contre ses flancs-, qu’il se mette à nager ou accomplisse n’importe quelle autre prouesse abominable... tellement peur !
Une brindille folle vint frapper sa nuque et l’électrisa de la tête aux pieds. Il se fendit même d’un petit saut ridicule, et cela le rendit triste au-delà du supportable. Ses membres s’animèrent alors, dans la limite de leurs capacités, et il partit en trottant sur le sol spongieux, englouti par des monceaux de pluie amère.