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William Till abandonna le journal qu’il était entrain de lire, s’épongea le front en soufflant et se renfonça dans son fauteuil en s’aidant des coudes. Il était obèse et son ventre dépassait largement au-dessus de sa ceinture. Cette chaleur devait être pour lui un véritable supplice.
− Tiens ! dit-il en faisant avec sa bouche une moue indéchiffrable. Ce bon vieux Caddy ! Que me vaut ?
− Bonjour, maire Till, répondit Caddy en tirant sur son col avec embarras. Bigrement content de vous voir...
C’était tout sauf vrai, évidemment. Mais que pouvait-il dire d’autre ? Il avait connu le maire à une époque où les gamins du coin le surnommaient « Dirty Big Bill » et lui jetaient volontiers des cailloux, en lui criant qu’il était le plus gros rapporteur de la terre. Le plus étrange était que ces mêmes gamins avaient fini par grandir et lui avaient donné leurs voix aux élections, mais pas Caddy.
Caddy avait le double de l’âge du maire, la mémoire un peu plus longue que le bras et ne vivait pas de promesses. Le simple fait de venir voir Dirty Bill lui donnait des boutons, mais pouvait-il faire autrement ? Il se racla la gorge et joignit ses mains devant lui, ne voulant pas être le premier à parler. Cela aurait donné l’impression qu’il demandait une faveur.
Pendant un moment, Big Bill tapota des doigts de sa main gauche sur l’accoudoir du fauteuil, en arborant un sourire très professionnel. Enfin, n’y tenant plus, il passa à l’attaque avec la malignité d’un chat, une patte en avant et l’autre déjà prête à reculer.
− Mon cher Caddy, je suis si content de vous voir ! Mais j’imagine que vous n’êtes pas venu ici pour qu’on se regarde dans le blanc des yeux... remarquez bien que ça ne me dérange pas, aujourd’hui j’ai tout mon temps ! Et puis, vous êtes un de mes plus anciens administrés, ça mérite quelques égards...
« ...le blanc des yeux... »
Ces quelques mots eurent un effet désastreux sur l’humeur de Caddy. Il regarda l’énorme cou flasque du maire et se demanda s’il aurait assez de ses deux mains pour l’étrangler.
− Il y a quelqu’un qui flotte dans le marais, coupa-t-il d’une voix sourde.
Big Bill le regarda avec un dégoût à peine dissimulé. Au moins, ils avaient ce sentiment en commun.
− Evidemment ! dit-il en rajustant son énorme carcasse sur le fauteuil. Il y a toujours des tas de gens qui « flottent » dans le marais, comme vous dites, et pour des tas de raisons.
− Vous comprenez pas, maire Till, il est pas dans une barque ou autre chose. Lui, il flotte au-dessous de l’eau.
Bill fit une grimace et froissa involontairement son journal en se rapprochant du bureau. Sa journée avait l’air de prendre une mauvaise tournure. Il devait voir s’ouvrir un long tunnel obscur et glacé devant lui, tout comme Caddy la veille au bord du marais.
− Il fait de plus en plus chaud, vous ne trouvez pas ? Ce pays est un véritable four. Et humide, en plus...
− Qu’allez-vous faire ? Moi, j’ai vu ses yeux qui regardaient dans le vide. Il faut absolument que vous fassiez quelque chose. J’en ai pas dormi de la nuit. Ces deux yeux tout blancs, j’ai jamais rien vu de pire...
Les deux hommes étaient sur des charbons ardents, et chacun de leurs silences se teintait désormais de reproches.
− Les choses ne sont pas si simples, voyez-vous. Ce type là a pu venir de n’importe où, avec les marées, les courants. Je peux même supposer qu’il n’est déjà plus là, si je pense à la tempête d’hier soir. Bien sûr, on pourrait voir avec le shérif Cooper s’il a reçu un avis de disparition, mais ça m’étonnerait. Il me tient au courant de tout.
« Tu parles qu’il te tient au courant, pensa Caddy. Vous êtes bien faits du même bois, tous les deux. Deux planches vermoulues, voilà ce que vous êtes ! ».
− Si vous ne bougez pas votre gros derrière, grinça-t-il à haute voix, je vais lui arracher ses yeux et je vous les ramène là, sur votre bureau. Deux boules blanches et laiteuses, imaginez...