Caddy attendait une réaction violente, Mais elle n’arriva pas. Le maire se contenta de chausser ses lunettes, de sortir un gros calepin corné d’un tiroir et de saisir du bout des doigts le stylo qui ornait la poche de sa chemise.
− Vous allez me faire une description la plus précise possible du corps, et dès que vous serez reparti, je contacterai mes services pour faire des vérifications et éditer un avis de recherche.
Caddy se détendit un peu et se sentit plus enclin à parler. Il avait enfin l’impression de s’adresser à une personne compétente et de bonne volonté.
− En fait, je l’ai pas bien vu en entier, maire Till. Mais j’ai vu sa chemise, ça je me le rappelle bien. Mon père en portait une pareille, en coton épais avec de gros carreaux noirs et blancs.
Le maire le regarda par-dessus ses lunettes avec un air consterné.
− C’est un peu léger, vous ne trouvez pas ? Au moins, êtes vous certain qu’il y avait quelqu’un dans la chemise ? Ces yeux, vous avez peut-être confondu avec ceux d’un gros poisson, ou même d’un alligator, ça s’est déjà vu !
− Oh, non ! J’ai failli tout lâcher dans mon pantalon, maire Till, vous pouvez me croire qu’il s’agissait d’un homme. Des alligators, j’en ai vu des paquets...
− Bien, passons, je vous crois. Il n’y a rien d’autre dont vous vous rappeliez, et qui pourrait nous aider ?
Caddy fit un effort important pour entrer en lui-même et ramasser tout ce qui s’y trouvait, même le plus improbable.
− Non, je ne vois pas, dit-il en plissant le front... ah, si ! En y repensant, je me dis que le gars devait être noir.
Big Bill eut un regard inquiet, comme s’il découvrait qu’il s’adressait à un fou.
− Comment ça, noir ?
− Ben, un « homme de couleur » comme ils disent dans le nord... un nègre, si vous préférez.
Le calepin retourna dans le tiroir à une telle vitesse que Caddy se demanda s’il l’avait bien vu en sortir. Le stylo regagna sa poche de chemise et y déposa une petite auréole rageuse. Cette fois, le maire semblait prêt à exploser. Son cou était rouge comme un jambon et de grosses veines violettes saillaient autour de ses tempes.
− Si je préfère ! Si je préfère ! Éructa-t-il dans un nuage de postillons. Elle est bonne, celle là ! Monsieur entre dans mon bureau pour me dire qu’il a trouvé un cadavre de nègre dans le marais et qu’il faut que je m’en occupe ! Mais sait-il au moins ce que ça veut dire, ce pauvre imbécile ?
− Evidemment, maire Till, répondit Caddy avec force. Je suis né dans le coin tout comme vous, et même avant. Je sais ce que certaines personnes font, parfois...
− Alors ! Qu’est-ce que vous espérez ? Vous voulez que je me les mette à dos...
− On peut tout de même pas le laisser flotter comme ça, jusqu’à jamais. C’est pas chrétien.
L’excitation de Dirty Big Bill retomba à l’instant. Il détailla son interlocuteur de la tête aux pieds en plissant les yeux, comme s’il le voyait pour la première fois.
− C’est les rouges qui vous envoient pour me mettre dedans, hein... ces sacrés bon Dieu d’enfants de putain font tout pour attiser la haine entre les races ! Sur les trois mille habitants de la ville, près de mille sont noirs, et pas un qui crache par terre quand je passe... ils savent que je leur ferai rien de mal s’ils se tiennent à carreau... dites, juste par curiosité, combien d’argent ces saligauds de rouges vous ont donné pour venir me raconter vos salades ? Le bon vieux Bill envoie ses gars dans le marais et pan ! –il ponctua sa phrase d’un coup de poing sonore sur le bureau- après on raconte à tout le monde qu’il est l’ami des nègres ! Mais Big Bill n’est pas né de la dernière pluie. Des nègres il en a vu dans sa vie, et des rouges aussi, il sait comment ils marchent ! Faut pas leur faire de cadeaux, sinon...
− C’est pas les rouges, maire Till, j’vous jure. Je suis pas bien riche, mais j’ai ma fierté. D’habitude j’évite les ennuis, vous pouvez me croire, mais là c’était trop... ces deux yeux qui vous fixent dans la nuit, brrr... et puis les rouges je m’en méfie, ils ont emmené mon frère John dans leurs sales histoires au moment de la dépression... il y a eu du vilain avec les briseurs de grèves.