Première partie
LE CORPS
Caddy déposa sa canne contre un cyprès chauve presque aussi vieux et tordu que lui, et s’assit en serrant les dents. Cela faisait plusieurs jours que ses rhumatismes s’étaient remis à lui faire mal. Durant toutes ces années, l’humidité insidieuse qui régnait autour du marais avait patiemment pourri ses articulations. Mais ici, au moins, il avait la paix. Les moustiques et les alligators n’étaient pas les compagnons dont les gens rêvaient pour passer un dimanche en famille.
Caddy avait la peau dure, et il pouvait sentir un alligator arriver à trente pas. Sans compter qu’il était si maigre et si imbibé de bourbon qu’il se sentait de taille à dégoûter le plus affamé des reptiles. Il cala son dos contre une racine et lança le fil dans l’onde mouvante. Le bouchon de liège, qu’il avait effilé au couteau et coiffé d’un petit bout de chiffon rouge, tournoya quelques instants entre les lentilles d’eau puis se redressa.
− Ces satanés poissons n’ont qu’à bien se tenir ! dit-il comme toujours lorsqu’il qu’il trempait sa ligne. Mais cette fois il s’agissait plus d’un rituel que d’un souhait véritable. Une façon de rompre un peu la solitude. En comptant ceux qu’il avait fait sécher au feu et les frais pêchés de la veille, il avait bien assez de poissons pour tenir une semaine.
Il resta longtemps ainsi, bougeant juste ce qu’il fallait pour ramener sa ligne quand elle allait se perdre dans les jacinthes d‘eau, ou quand le bouchon se couchait sur le côté par manque de fond.
Du temps de son vivant, le père de Caddy disait qu’une seule heure de pêche suffisait à effacer les fatigues du travail. C’était sa phrase favorite, et il la mettait en pratique dès qu’il en avait l’occasion. Lorsque sa journée à la plantation était terminée –il comptait les balles de coton remplies par les journaliers- et qu’on ne le trouvait pas dans son atelier, il était inutile de se fatiguer le chercher. Il pêchait dans ces marais qu’il connaissait mieux que personne, mieux même que les braconniers qui avaient leurs coins à eux et ne perdaient pas de temps à en explorer de nouveaux, sauf quand ils y étaient contraints par les gardes ou par les inondations.
Le père de Caddy était un homme taciturne qui ne gaspillait pas sa salive inutilement. Mais quand il se mettait à parler du marais, sa voix se faisait plus basse et ses yeux s’allumaient comme des phares. Après deux ou trois bières, il lui arrivait de parler plus bas encore pour raconter des histoires terribles et passionnantes. Caddy essayait alors de se cacher au plus près des adultes pour saisir ce qui se disait, mais on l’envoyait promener en le tirant par l’oreille ou en lui mettant un coup de pied dans le derrière. Une fois cependant, au terme d’une soirée particulièrement électrique où la vigilance s’était relâchée, il avait réussi à saisir des bribes de conversation qui s’étaient imprimées dans sa mémoire comme des marques au fer rouge.
« Il y a tellement de trous dans le marais où on peut balancer un cadavre... alligators qui peuvent dépecer un corps en moins de deux... se taire et attendre... pas nos affaires... ont eu ce qu’ils voulaient, faut comprendre que les gars d’ici soient pas contents... »
Ce soir là, Caddy n’avait pas attendu qu’on lui dise de partir. Il s’était faufilé derrière le poêle à charbon, sur lequel sa mère faisait frire des saucisses d’un air éreinté et absent, puis il avait grimpé à toute vitesse l’échelle conduisant à la chambre des garçons. Il s’était blotti en tremblant entre ses deux grands frères qui dormaient déjà, pensant naïvement que leur présence suffirait à le rassurer.
Malgré son envie, il avait préféré ne pas les réveiller. Il s’était contenté d’écraser l’oreiller sur sa tête pour étouffer les voix des adultes qui montaient irrégulièrement par la trappe.
Mais le mal était fait, et les phrases avaient continué à le torturer jusqu’à ce qu’il s’écroule d’épuisement, se glissant sournoisement sous les draps de coton grossier où il se tordait en gémissant, frôlant son corps maigre et soufflant à ses oreilles comme des fantômes...
« Tellement de trous dans le marais... »
« Dépecer un corps... »