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Que faire quand on vit avec la peur vissée au ventre ?

Strange Fish -roman- par Tom Joad, 2ème extrait

Publié le 6 Octobre 2012 par Tom Joad

C’était l’un des pires souvenirs de Caddy. Pas aussi douloureux que la mort de ses parents ou celle de sa femme, mais terrible quand même. Il avait mis de longues semaines avant de pouvoir de nouveau s’approcher d’une étendue d’eau plus grande que la bassine à linge de sa mère. Pourtant ses tourments avaient fini par s’apaiser. La chaleur écrasante de l’été avait eu raison de sa peur. Elle avait fini par la dissiper, aussi sûrement qu’elle dispersait chaque matin les nappes de brume qui stagnaient au-dessus du marais.

Ses deux grands frères Tim et Warren avaient quitté la maison à cette même époque, pour travailler sur un chantier ferroviaire. Caddy avait alors pris leur place auprès de son père et s’était mis à le suivre dans ses excursions quotidiennes. Il avait appris à faire des tas de choses, comme chasser le pélican ou l’opossum, débusquer les écrevisses en retournant les plus grosses pierres du bord ou encore traquer les grenouilles Ouaouaron avec une ficelle terminée par un morceau de laine rouge. Il avait goûté cette nouvelle liberté avec la sérénité d’un convalescent, et s’était juré de ne plus jamais se mêler des affaires des autres. Il y avait trop à y perdre et bien peu à y gagner. Tout cela s’était passé des siècles auparavant, mais il n’avait plus failli à ce principe...

Caddy suivait le manège indolent d’une tortue marine depuis un long moment, lorsqu’il s’endormit sans même s’en rendre compte, bien calé dans son fauteuil de mousse et rafraîchi par une brise bienveillante.

Sous la surface, le marais poursuivait sa vie feutrée et mystérieuse, charriant ses boues et ses limons dans un pesant et imperceptible mouvement, exhalant ses gaz dans des bouillonnements brefs et silencieux. Il berçait dans son sein verdâtre une multitude grouillante et livide, indifférente aux nuages qui pressaient au-dessus d’elle leurs masses vaporeuses, de plus en plus colossales.

Ce fut la pression insistante de la canne contre sa cuisse qui arracha Caddy au sommeil. Il frissonna, car l’humidité de la terre commençait à s’installer dans ses reins. La lumière avait diminué et changé d’aspect. Elle avait troqué sa douce évanescence contre une carapace de reflets métalliques. Le crin espagnol ne se balançait plus avec une langueur féminine aux branches des cyprès, il y pendait sinistrement comme des cheveux de spectres. La surface du marais, battue par un vent capricieux, se morcelait en une infinité de vaguelettes. La pluie approchait.

Caddy sentait monter en lui l’envie pressante de rentrer à la cabane, pour siroter une décoction d’orge brûlante en se balançant sur sa chaise. Il empoigna la canne et la souleva avec humeur, sachant bien à quoi il devait s’attendre. Car les poissons ne tirent pas de cette façon. Ils donnent des à-coups brusques et anarchiques ou se précipitent désespérément vers le large jusqu’à remonter d’épuisement, mais ils ne vont pas se perdre ainsi dans les racines.

Non, il devait plutôt s’agir d’une branche gorgée d’eau ou d’une charogne d’animal poussée par le courant. Une fois, Caddy avait dû lutter pendant près d’une demi-heure et même descendre dans les flots jaunâtres, pour décoller une boîte de conserve fichée dans la vase et la ramener jusqu’au bord, alors qu’il détestait le contact du liquide tiède et sableux contre ses mollets.

Il songea un bref instant à couper le nylon au ras de la surface et à rentrer chez lui, mais il n’était pas assez riche pour se permettre d’abandonner du matériel d’aussi bonne qualité à la marée : un hameçon d’acier bronzé numéro dix monté sur un bas de ligne de huit kilos ! C’était son dernier, et il lui faudrait puiser dans son budget du mois suivant pour s’en payer un autre paquet. Et encore, il devrait sans doute se restreindre sur les cigarettes, peut-être même sur le bourbon... le mode de vie solitaire qu’il avait choisi demandait une grande rigueur, et parfois certains sacrifices.

Tout en pestant intérieurement, il se leva et secoua la ligne vers la droite, puis vers la gauche, sans obtenir le moindre résultat. Le fil se tendait comme une corde de guitare, le scion ployait en sifflant méchamment, mais le bouchon ne bougeait pas d’un pouce. Il s’obstinait à stagner entre deux eaux, offrant au regard une image tremblante et rompue de lui-même, tandis que le vent grandissant par saccades se mettait à projeter des éclats liquides jusque sur la berge.

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